Général

28 janvier 2021

Précisions sur quelques points importants

Dans les « grandes lignes du projet » nous mettons l’accent sur un certain nombre d’objectifs prioriaires et importants, qui concernent les futurs acteurs du projet (les familles de Bretagne et leurs locuteurs), ainsi que sur la façon d’aborder les locuteurs pour s’assurer de leur participation, le plus respectueusement possible. Le texte qui suit explicite ces considérations.

Recueillir des échantillons vocaux dans les familles. 

Les objectifs  importants et prioritaires sont : 1) faire en sorte que les familles bretonnes soient convaincues de participer à cette opération 2) qu’elles identifient un locuteur volontaire dans leur groupe familial ou parmi leurs proches et 3) que ce soient un ou plusieurs membres de la famille qui procèdent au recueil de ces échantillons auprès de ce locuteur. 

Les acteurs à convaincre

Le premier acteur est la cellule familiale : c’est elle qu’il s’agit de convaincre de contribuer au projet.  On fait l’hypothèse que dans chaque famille bretonne, on connaît au moins une personne (parent ou proche) pouvant s’exprimer dans l’une des langues historiques de la Bretagne. Les familles assureront la maîtrise d’œuvre du projet, avec le concours du ou des locuteurs qu’elles connaissent.

Au préalable, un important travail de conviction est à accomplir pour que ces acteurs – le groupe familial et le locuteur – acceptent de réaliser ce qui est attendu d’eux. Plusieurs obstacles sont à franchir, que l’on peut résumer ainsi : l’indifférence et la résignation.  

Des procédures soigneusement élaborées

La complexité de l’opération nécessite réflexion et préparation, la mesure du succès  (parvenir à une mobilisation très large de la population) étant liée au nombre des contributions.
Tout d’abord, l’argumentaire destiné à convaincre de participer doit être particulièrement travaillé car il doit être “percutant” et mobilisateur en quelques messages, sachant qu’il doit franchir une double ligne de résistance : d’abord celle des familles puis celle des locuteurs.  Une erreur d’appréciation dans la méthode à appliquer, voire même dans l’explicitation des objectifs, peut se traduire par le rejet de l’idée d’aller plus avant dans le projet, pour des pans entiers de la population.
Ensuite, en supposant acquise l’intention d’agir, il faut veiller à ce que les procédures proposées soient les plus simples et les plus “sécurisées” possibles car tout aspect contraignant, toute difficulté d’exécution  pourraient casser l’élan et la disposition à l’action.

Enfin, pour qu’au terme de la phase de recueil les enregistrements vocaux puissent faire l’objet d’utilisations et de consultations variées  (géographiques, catégorielles…), il est important que les enregistrements bruts puissent être accompagnés d’éléments descriptifs permettant de procéder à un catalogage et à une indexation de leurs contenus.
Pour résumer, il faut fournir aux familles, en vue de leur participation : 

  • des éléments de conviction (intérêt, usage attendu…) pour elles-mêmes et pour leur(s) locuteur(s)
  • un moyen simple pour 1) constituer l’enregistrement sonore, 2) l’accompagner d’éléments descriptifs (lieux, relations, langue parlée…) et 3) transmettre le tout vers un destinataire de confiance (“le projet”)
  • des outils pour de suivre le déroulement de l’opération et utiliser les contributions existantes

Contenu des messages destinés à mobiliser les familles et leurs locuteurs

Compte tenu de ce que sont les “cibles” (et acteurs) de ce projet, on doit chercher à obtenir une mobilisation quasi réflexe, jouant sur l’affect et l’émotion plus que sur le l’intellect, pour  obtenir des locuteurs qu’ils consentent à produire des échantillons de leur voix. Le schéma d’action proposé et les messages associés doivent être simples et entraîner instantanément l’adhésion sans possibilité d’argumentation supplémentaire.

On ne peut s’appuyer sur les techniques de collectage traditionnelles, dans lesquelles le choix de la personne à collecter et l’objet de la collecte obéissent à une logique de valorisation explicite (le collecté étant détenteur d’un “objet” artistique ou culturel reconnu – chanson, danse, costume, aptitude particulière).
Ici, au contraire, tout locuteur, aussi modeste que soit son parcours, doit pouvoir être inclus dans la collecte, du simple fait qu’il est locuteur. Il faut donc le convaincre qu’il a, lui, un talent, une aptitude, une richesse : le son de sa voix. Mais il faut s’attendre à ce qu’il n’ait aucunement la conscience de posséder ce “trésor”, qu’il ne mettra pas spontanément en avant.

On va donc demander aux familles de “forcer la porte” – le plus respectueusement possible – de personnes qui leur diront qu’elles n’ont rien à dire, qu’elles ne savent plus rien dire, et qui se retrancheront derrière le caractère banal et insignifiant (sans signification) de leur parole.
On les prendra au mot, et les messages d’incitation ne devront pas leur demander explicitement la production d’un contenu construit et élaboré. En effet il serait irréaliste de vouloir absolument faire dire “quelque chose qui ait du sens” à ces locuteurs souvent âgés, même dans le cadre rassurant de leur famille ou de leur entourage, compte tenu du traumatisme d’acculturation qu’ils ont subi et parfois vécu, et qui a commencé il y a plusieurs générations avec l’éradication de leur langue. Brimés dans leur expression tant intellectuelle qu’affective, ils ne sont pas dans l’attente d’une occasion de dire ce qu’ils ont sur le cœur. Il faut les inciter à parler, mais pas à composer un discours. Il faut éviter de les contraindre à revenir dans l’intime de leurs réflexions personnelles sur leur langue et dans leurs souvenirs parfois douloureux et souvent enfouis, ce qui ne peut qu’aboutir, dans de nombreux cas, à un repli et à un  refus immédiat de collaboration.  


Pour ces raisons, on demandera aux familles de ne pas orienter leurs demandes vers l’obtention d’un contenu sémantique, et on cherchera à obtenir une réponse qui soit de l’ordre du spontané, non orientée, recueillant non du sens mais de la forme.  On demandera donc de s’en tenir à un contenu formel tel que l’expression de l’accent, de la couleur de la voix, de son expressivité…  


On recherchera donc la production d’une expression vocale, mais par le biais d’une énonciation quasi-automatique, irréfléchie, au libre cours, sans construction discursive…  Car c’est la richesse et la variété de la prononciation, la musique de la voix que l’on mettra en avant, provoquant peut-être un premier étonnement, mais avec la certitude d’une bien meilleure acceptabilité de la demande.
Ce choix, “voix avant contenu” est de nature, espérons-nous, à libérer la parole et à la faire résonner – comme cela n’avait peut-être pas été le cas depuis longtemps – dans le cercle familial.

Pour renforcer l’acceptation de la fourniture de cet échantillon sonore, celui-ci serait présenté et sollicité comme un don, un leg.  Destiné à ceux qui, dans la famille, sont légitimes à le recevoir, il sera d’autant plus légitimé qu’il intervient dans le cadre d’une noble cause, celle de la préservation du patrimoine linguistique immatériel.